Hervé Rielle (1654-1729)

 

Marin-pilote du Croisic et auteur d’un haut-fait maritime

 

 

Hervé Rielle ou Riel est un marin français originaire du Croisic, en Bretagne sud. Il est connu, alors qu'il servait la Marine française comme pilote, pour avoir sauvé une partie de la flotte à la suite de la bataille de la Hougue de 1692.

L’événement fut relaté dans un poème héroïque écrit en 1871 par un auteur anglais, Robert Browning [1] , ce qui donna de l’ampleur à l’évènement.

 

Eléments biographiques

Hervé Rielle [2] est né au Croisic le 11 ou 12 ou 16 avril 1654, fils ainé de Hervé Rielle, capitaine de navires, et de Julienne Deniel ; lui devint  tour à tour mousse, novice et matelot puis capitaine de cabotage, obtenu sur concours ; il fit souvent du transport de sel et de vins avec Saint-Malo et Rouen ; il épouse d’abord  Julienne Legal puis en 1691 celle surnommée la belle Aurore parce qu’elle était blonde, qui s’appelait en réalité Jeanne Juhel ou Jubel et était la fille d’un notaire royal ; ils eurent un fils Guillaume Rielle et par la suite une descendance ; enrôlé de force pendant la guerre de la Ligue de Augsbourg dans la Marine Royale, comme pilote-côtier auprès de la flotte de Tourville ; il embarque a-t-on dit, sur le Formidable  lors de la bataille navale de La Hougue … décédés au Croisic elle en 1724 et lui le 29 novembre 1729.

 

CPA FRANCE 44" Le Croisic, La Statue d'Hervé Riel"

 

La bataille de la Hougue

Avec l'arrivée inespérée de Villette-Mursay et de son escadre le 25 mai 1692, Tourville dispose en tout et pour tout de 44 vaisseaux de ligne et de 11 brûlots. Russel, qui commande l'armée Anglo-Hollandaise, aligne 96 bâtiments de guerre plus une cinquantaine de brûlots. L'engagement de "Barfleur" a lieu le 29 mai et débute vers les 10 h du matin. Après une journée de durs combats, l'armée navale a héroïquement tenu sans céder. En raison de la différence importante du nombre de navires engagés, on peut parler de victoire. La nuit tombe.

Au matin du 30, avec la levée du brouillard, Tourville constate qu'il ne lui reste que 35 vaisseaux. Il en manque donc 9 (7, dont ceux des Lieutenants-généraux Gabaret, Nesmond et Langeron sont repartis sur Brest et 2, très mal en point, font route sur Cherbourg).

Tourville décide alors de faire franchir le rail Blanchard à la flotte. 22 vaisseaux passent avant la renverse de courant mais, pour les 13 autres (de 1er et de 2e rangs, les plus lourds et ayant le plus fort tirant d'eau), le passage est impossible. Il leur faut faire demi-tour et prendre la malheureuse direction de la Hougue où ils seront incendiés les 2 et 3 juin avec les deux premiers partis sur Cherbourg.

La bataille de la Hougue est qualifiée par Pontchartrain, ministre de la Marine, de « suittes funestes d’un glorieux combat ». Le « Soleil Royal », le plus beau fleuron de la flotte, le roi des mers, est incendié et perdu.

Les 22 navires qui ont pu passer le rail, sous le commandement du chef d'escadre Panetier [3] , sont talonnés de près par l'escadre anglaise de John Ashby. Ils se dirigent vers Saint-Malo pour tenter d’y trouver un abri …

 

L'évènement concernant Rielle

Cet évènement fait l’objet d’un certain nombre de versions qu’il nous faut évidemment détailler :

 

I - À la suite de la bataille de Barfleur ou La Hougue, le 29 mai 1692, la flotte française menée par Tourville (44 vaisseaux) bat en retraite vers l'ouest afin de regagner un port sûr, et est poursuivi par les flottes néerlandaise et anglaise (89 vaisseaux), menées par Edward Russell.

 

Le 31 mai, la flotte est dispersée sur une zone importante autour de la pointe de la péninsule Cotentin. Vingt-neuf, menés par François Panetié, posent l'ancre à l'ouest du cap de La Hague, tandis que les autres, menés par Tourville, partent à l'est vers Brest, ou Cherbourg.

 

L'escadre de François Panetié, située entre le cap et Aurigny, est à l'embouchure du fameux Raz Blanchard, suivie de près par l’escadre blanche néerlandaise menée par Philips van Almonde ainsi que par l'escadre bleue anglaise menée par John Ashby, tandis qu'il affrontait l'escadre rouge anglaise menée par Russell.

 

Panetié essaie de s'échapper et pense y parvenir en passant par le Raz, mais ses navigateurs hésitent, inquiets par les turbulences de ce passage et ses dangereux bords sous le vent et ses fonds rocheux qui ne leur permettraient pas de poser l'ancre si besoin. C'est dans cette configuration qu'Hervé Riel, un pêcheur local familier avec ce passage et levé de force pour la campagne, offre d'y guider la flotte. Panetié accepte et avec les conseils de Riel pilote le navire Grand (80 canons) à travers le Raz, suivi du reste de l'escadre. Ni Almonde, ni Ashby les suivent : le premier mène son escadre vers l'ouest en contournant Aurigny, mais avec le changement de la marée, Panetié prend un trop net avantage et la poursuite est abandonnée. La flotte arrive à Saint-Malo sauve.

 

Quand on lui demande quelle récompense il souhaite recevoir, Riel ne demande qu'à se rendre à son domicile non loin de là pour voir sa femme, « la belle Aurore ».

Le poème ci-après mentionne, non sans cynisme, « que c'est ce qu'il a eu, et rien de plus ».

 

Rielle affirma sur sa tête que l’assertion des pilotes malouins était mensongère … « Vous autres malouins, êtes-vous fous, êtes-vous des lâches, des sots et des drôles ! » s’exclamera le poète 

Il rentre dans la rade par une passe connue de lui.

 

II – Une partie de la flotte française comprenant vingt-deux vaisseaux, conduits par Damfreville et poursuivis par la flotte anglaise, se présentèrent, le 31 mai, devant les passes de Saint-Malo. Tous les pilotes côtiers ayant déclaré qu'il était impossible d'y faire rentrer les vaisseaux, il allait être décidé qu'il n'y avait d'autre parti à prendre que celui de les faire échouer et de les brûler, afin d'éviter qu'ils ne devinssent la proie des Anglais. Hervé Riel apprenant cette décision, dit hautement que si l'on voulait lui confier la direction de la flotte, il répondait sur sa tête de l'entrer tout entière dans la rade. Le conseil de guerre prît ce parti, et Riel tint parole. Pour prix d'un tel service, ce brave marin se borna à demander son congé !

 

III - Malgré l'urgence, aucun pilote local ne veut prendre le risque de faire entrer les vaisseaux dans le port de St Malo. Un nommé Hervé Riel, originaire du Croisic, qui semble avoir été levé de force comme matelot pour la campagne, se propose pour mener l'opération.

Et quelques heures plus tard, les bâtiments de la Royale sont à l'abri derrière les remparts du port malouin.

En voilà un qui a bien mérité de la nation !

 

IV – Version de Alexis Rochon [4]  en 1801 :

« Hervé Riel, du Croisic, pilote-côtier, embarqué dans l’escadre de Tourville, a raconté qu’après le mémorable combat de la Hougue, 22 vaisseaux français se présentèrent devant Saint-Malo le 31 mai 1692, poursuivis par l’ennemi. Le chef de la division ayant fait le signal pour appeler à son bord les pilotes, ils déclarèrent qu’il n’y avait ni dans les passes ni dans les rades la profondeur d’eau pour les recevoir ; et sur cette déclaration, il fut décidé de les échouer à la côte et de les bruler, afin d’éviter qu’ils ne deviennent la proie de l’ennemi : ledit Hervé Riel déclara et soutins au commandant du navire sur lequel il était, que les pilotes ne pouvaient ignorer qu’il y eut dans lesdites entrées et rades de Saint-Malo, une profondeur suffisante pour y trouver un refuge, et qu’il connaissait tout aussi bien qu’eux lesdites entrées et rades, ayant fait nombre de voyages à Saint-Malo ; qu’ils étaient tous des malheureux, et qu’il y avait de la mauvaise volonté de leur part, et qu’en conséquence il fur appelé au conseil de guerre et promit sur sa tête de faire (quoiqu’à marée basse) entrer tous les vaisseaux au nombre de 22, s’ils voulaient gouverner sur celui sur lequel il se trouvait : que de fait, le conseil de guerre ayant pris ce parti, il les réfugia tous sans accident, et les mis en sureté en présence de l’ennemi qui les poursuivit jusqu’à l’entrée … »

 

V - Un autre auteur, Henry Le Marquand, dans son "Tourville, marin de Louis XIV » en 1942 relate :

« Des barques se présentent. Les patrons interrogés hochent la tête. Ils accepteraient de piloter les vaisseaux de moins de 50 canons en profitant du courant de flot, mais ils déclarent impossible d'arriver à la Rance avec un trois-ponts de 86 canons comme "le Grand". Le vaisseau n'aura pas assez de tirant d'eau sous la quille, même à la haute mer. Il fera côte ou se crèvera sur quelques rochers. A St-Malo peut être trouverait-on un pilote en le demandant à M. Duguay !

Pannetier trépigne d'impatience. Le temps presse. Devra-t-il se résigner à échouer ou brûler ses

22 vaisseaux pour les soustraire à l'ennemi ? L'espoir du salut vient tout à coup. Un simple matelot levé au Croisic, Hervé Riel, se dit très capable de piloter "le Grand" dans la baie qu'il connaît bien. On le questionne. Ce Riel a longtemps navigué sur des corsaires malouins et y fut affecté à la timonerie. Il inspire confiance. Pannetier le charge de donner la route avec le pilote entretenu du "Grand" qui marchera en tête de ligne.(...). Pannetier s'estime heureux, après des heures tragiques, d'avoir pu mettre à l'abri les 22 vaisseaux du Roi »

 

VI - Un autre auteur, G. de Raulin, dans "La légende de la Hougue", reprend :

« Se sentant suivi de près par John Ashby, qui dispose d'un nombre double de vaisseaux, il (Pannetier) craint d'être forcé d'accepter le combat. Aucun pilote ne veut l'entrer dans le port avant l'heure de la marée.

Mais rester en rade, c'est faire le jeu de l'ennemi. Plutôt que de s'y exposer, il préfère courir la chance et tenter le passage. Un matelot du Croisic, Hervé Riel, levé de force, s'offre à le conduire malgré l'avis des autres pilotes locaux. Il est assez heureux pour y avoir réussi. »

 

VII – Enfin la version du professeur Le Bot exprimée dans les annales 1999 de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Saint-Malo :

« Pour soustraire définitivement la flotte à l’ennemi, le commissaire de la Marine de Saint-Malo, Duguay (rien à voir avec Duguay-Trouin) jugea plus prudent de mettre rapidement les navires à l’abri en Rance. Pour cela, il fit appel à tous les pilotes du port disponibles et comme sans doute il n’en trouva pas assez, il dut faire appel à des pilotes côtiers embarqués dans la flotte de Tourville dont le fameux Hervé Rielle … »

 

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/f2/Vaisseau_de_50_canons_%C3%A0_la_voile_de_3eme_rang_Deuxi%C3%A8me_moiti%C3%A9_du_XVIIeme_si%C3%A8cle.jpg

Vaisseau français de 50 canons dit de 3ème rang dans les années 1680.

Dessin publié dans la Description de la Marine Royale de sa Majesté Louis XIV en 1685.

 

De grossières erreurs

Dans les différents récits, les erreurs s’enchaînent :

Tout d’abord l’orthographe : Riel ou Rielle, Brown ou Browning, Panetier avec un ou deux n

Les noms des personnages sont aussi variables : d’Amfreville au lieu de Panetier

Egalement le nom des navires : le Formidable, parfois cité, ne faisait pas partie des 22 navires

Et que dire sur le reste de l’histoire : la localisation des passes empruntées, le lieu exact du refuge utilisé, la réalité de la poursuite des anglais, le calendrier des opérations, l’appréciation concernant les pilotes malouins …

 

De quelle passe s’agissait-il vraiment ?

I - Certains auteurs situent la passe au niveau du Cap de la Hague et du raz Blanchard (Wikipédia, article de la Croix du Marin du 30 mars 1913, …). On parle de l’habile pilote du raz Blanchard (S de la Nicollière Teijeiro).

Nous apprenons que le raz Blanchard est franchi de nuit … ce qui peut représenter une difficulté particulière [5]

Les instructions nautiques françaises parlent « lorsque le courant porte au vent, d'une mer très creuse et déferlante qu'il n'est jamais sans danger de vouloir traverser » indiquant par là que la simple intention d'y aller est en elle-même une sorte de transgression ; de leur côté, les cartes marines anglaises signalent des « dangerous overfalls » (« passages dangereux »), d’où le doute dans la poursuite immédiate des 22 navires .

Selon Élisée Reclus, le raz Blanchard est « le premier de ces terribles défilés marins, où le flot de marée et le jusant, resserrés entre des chaînes d'écueils et de bas-fonds, coulent comme des fleuves avec une effrayante rapidité » [6] .

 

II - Certains parlent aussi du passage de la Déroute situé plus au sud entre Jersey et le Cotentin.

 

 

III - D’autres enfin situent la passe dans la baie ou la rade de Saint-Malo (Browning, …)

A vrai dire, le golfe de Saint-Malo commence à partir du premier lieu, le raz Blanchard, alors que la rade ou baie du même nom ne commencerait qu’à partir du fort de la Conché et de l’île de Cézembre, d’où peut-être la confusion dans les différentes passes …

Les quatre passes des entrées du port de Saint-Malo et de l’estuaire de la Rance sont :

-          La Grande Porte

-          La Petite Porte

-          La Conché

-          Le Décollé [7]

Tous les malouins, marins et même les non marins, connaissent ces passes ; sous réserve de l’évolution des bancs de sable, elles ont toujours existé  et sont toujours les mêmes ; elles prennent parfois des noms différents  comme la « passe aux normands » …  

La cartographie de la baie de Saint-Malo, avec les passes et même la manière d’y entrer, est connue de tous ; la baie a été sondée de multiples fois de sorte que la profondeur des eaux y est indiquée avec précisions, entre 4 et 6 brasses [8] ; les hauteurs sont indiquées par rapport aux marées les plus basses, donc aucune surprise possible quand on connait le tirant d’eau de son navire.

En vérité, cette version concernant les passes de Saint-Malo ne parait vraiment pas crédible ; et puis situer la passe à l’entrée même de Saint-Malo représenterait une histoire d’autant plus désobligeante pour les pilotes malouins …

 

 

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530168336/f1.highres

Voir ici en légende, la manière de prendre les passes

 

 

Voir sur cette carte les niveaux d’eau  – une brasse de l’ancienne Marine valait 1,66 m -

 

 

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b5905580z/f1.highres

Ici, nous avons les niveaux d’eau aux plus basses marées

 

 

Le lieu exact de refuge des 22 navires

Sur la rive droite de la Rance, on parle de Solidor, ce nom est cité à plusieurs reprises dans les différentes versions de notre histoire, un refuge idéal au pied de la tour défensive bâtie par le duc de Bretagne Jean IV en 1382 pour parait-il contrôler la ville de Saint-Malo ; le mouillage ou l’échouage se réalise de part et d’autre de la tour, à Port Saint-Père et à Port Solidor.

 

Située sur les cartes, tantôt sur la rive gauche et tantôt sur la rive droite, face de la Richardais, La Belle Grève, était, disait-on, une des meilleures rades de l’estuaire de la Rance, l’un des derniers grands plans d’eau avant les rétrécissements de la rivière [9] .

 

Autre version : les 22 navires s’embossèrent dans la « Fosse aux normands », au sud de la Conché, réfugiés derrière une rangée de 60 chaloupes armées de petits canons ; la flotte anglo-hollandaise vint au plus près bombarder les chaloupes, mais sans aucun résultat, elle abandonna la partie.

A la réflexion, les différents lieux cités se complètent assez bien car c’est peut être à la suite de l’intervention du commissaire de la Marine de Saint-Malo, Henry Jules Duguay (1655-1715) [10] , que les navires allèrent de la Fosse aux Normands vers les endroits beaucoup plus abrités dans la Rance, Solidor et la Belle-Grève.

 

Pour ce lieu de refuge, on ne parle aucunement de la mer intérieure de Saint-Malo qui était alors à marée basse un vaste port d’échouage sans profondeur.

 

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530169163/f1.highres

Le mouillage de la Belle Grève – Source Gallica -

 

 

https://i2.wp.com/cartes-livres-anciens.com/wp-content/uploads/2019/05/st-malo.jpg?fit=2047%2C1455&ssl=1

Voir sur cette carte la rade de la Belle Grève

 

La chronologie des faits

 

Essayons de reconstituer un calendrier des opérations :

-        Le 25 mai 1692 : arrivée de l’escadre de Villette-Mursay ; Tourville dispose alors en tout et pour tout de 44 vaisseaux de ligne et de 11 brûlots ; de son côté, Russel, le commandant de la flotte Anglo-Hollandaise, aligne 96 bâtiments de guerre plus une cinquantaine de brûlots.

-        Le 29 mai 1692 : l'engagement naval de "Barfleur-La Hougue" a lieu : il débute vers les 10 h du matin ; il y aura une journée entière de durs combats.

-        Le 30 mai 1692, au matin avec la levée du brouillard, Tourville constate qu'il ne lui reste que 35 vaisseaux ; il décide alors de faire franchir le rail Blanchard à la flotte. 22 vaisseaux passent avant la renverse de courant mais, pour les 13 autres, sans doute les derniers de la ligne [11] , le passage est impossible [12] . Ils se réfugient dans la baie de la Hougue.

La décision aurait été prise à la Hougue dès le matin et le passage effectif du raz Blanchard n’aurait eu lieu que au cours de la nuit suivante … L’on apprend aussi que l’escadre de Panetié aurait pendant un temps posé l’ancre à l’ouest du cap de la Hague, entre le cap et l’ile d’Aurigny.

Par la suite, il y aurait eu le passage de la Déroute …

-        Le 31 mai 1692 : arrivée devant Saint-Malo ; selon l’une des versions, la marée était alors au plus bas ; installation des navires dans la fosse aux Normands et ensuite, le 1er, le 2 juin ? dans l’estuaire de la Rance, à Solidor et dans la rade de la Belle Grève.

Pour reconstituer les évènements en détail, nous ne disposons ni du calendrier des marées, ni de l’état de la mer et des vents …

 

Le sort des navires

Brûlés à la Hougue :

Navires

escadre

canons

capitaines

Bourbon

Saint-Louis

Gaillard

Terrible

Merveilleux

Tonnant

Foudroyant

Fort

Ambitieux

Saint-Philippe

Magnifique

Fier

D’Amfreville

 

 

 

 

 

 

Tourville

 

 

Gabaret

68

64

68

88

90

80

84

60

96

84

86

80

Perrinet

La Roque-Persin

Chevalier d’Amfreville

Sébeville

Marquis d’Amfreville

Septemes

Relingue

La Rongère

Saujon et marquis de Villette Mursay

Marquis d’Infreville

Marquis de Coetlogon

La Harteloire

 

Brûlés à Cherbourg :

navires

escadre

canons

capitaines

Soleil Royal

Admirable

Triomphant

Tourville

 

Gabaret

104

90

76

Des Nos et Tourville vice amiral

Beaujeu

Machault-Belmont

 

Réfugiés à Saint-Malo :

Navires

Escadre

canons

Capitaines de vaisseaux

Saint-Michel

Sans Pareil

Sérieux

Brillant

Henri

Couronne

Maure

Courageux

Perle

Glorieux

Conquérant

Content

Modéré

Excellent

Laurier

Brave

Fleuron

Courtisan

Grand

Saint-Esprit

Sirène

+ Vermandois ?

D’Amfreville

 

 

 

Tourville

 

 

 

 

 

 

 

 

Gabaret

60

62

64

62

64

76

52

58

52

64

84

68

52

60

64

58

56

64

84

74

64

Villars

Ferville

Blénac

Combes

La Roche Allard

Montbron

Des Augiers

La Luzerne

Forbin

Chateaumorant

Magnou

Sainte-Maure

D’Ivry

Du Rivault-Huet

D’Hervault

Chalais

Montgon

Colbert de Saint-Mars

Panetié, chef d’escadre

La Galisonière

Duquesne-Mosnier

 

A Brest :

Navires

escadre

canons

capitaines

Aimable

Monarque

Souverain

Illustre

Prince

Orgueilleux

D’Amfreville

 

Tourville

 

Gabaret

70

90

80

70

56

94

Réals

Nesmond chef d’escadre

Langeron

Combes

Bagneux

Courbon-Blénac et Gabaret lieutenant général

 

Au Havre :

Navires

escadre

canons

capitaines

Entendu

Diamant

Gabaret

D’Amfreville

60

60

Ricoux

Feuquières

 

Les difficultés rencontrées lors de cette bataille ont été sans doute le nombre minoritaire de navires mais surtout l’absence de lieu de refuge à proximité, à cette époque, la rade protégée de Cherbourg n’existait pas encore …

 

L’apport des fouilles archéologiques sous-marines

Les fouilles sous-marines sont aujourd’hui véritablement utiles pour comprendre l’enchainement des faits et revenir à une histoire réelle qui ici nous a longtemps échappé et même a pris pendant ce temps un aspect légendaire.

 

A La Hougue :

Un site des épaves de La Hougue a été découvert en 1985 par Christian Cardin au large du Cotentin . Sur le site, reposent les vestiges partiellement conservés de cinq vaisseaux de ligne de l’amiral Tourville incendiés lors de la Bataille de La Hougue en 1692.

 

Les 2 et 3 juin 1692, douze vaisseaux français, sur les 44 engagés, battent en retraite après douze heures de combat. Gravement avariés, ils ne peuvent rejoindre Brest et se font prendre au piège par la marée qui descend. Ils s’échouent entre Cherbourg et La Hougue et deviennent les proies idéales des brûlots anglais. Les plus gros bâtiments périssent incendiés au pied de l’île de Tatihou, les vaisseaux de moindre tonnage dans une rade voisine, derrière le fort de la Hougue. Les cinq épaves, A/B, C, D, E (conservée sur environ 50 m de long) et F, sont groupées en arc de cercle au pied de l’îlet et reposent par quatre à neuf mètres de fond.

 

A Saint-Malo, dans la Rance, rade de la Belle-Grève :

Emplacement  ZI-24 : il existe une épave chargée de canons dans la Rance ; celle-ci repose à 20 m de fond, à proximité immédiate du barrage de la Rance, et mesurerait une trentaine de mètres de long :

L’endroit a fait l’objet de deux campagnes de fouilles en 2011 et en 2012, puis à nouveau à l’automne 2021.

Une première explication avait été avancée : à cet endroit, un navire le « César » – armateur César Godefroy - aurait coulé en 1692 ; mais l’épave pourrait aussi bien avoir un lien avec notre histoire datée également de 1692 …

Cette épave a été découverte en 1989 par Loïc Martin lors d’une plongée de vérification de mouillage. Elle a bénéficié d’une expertise effectuée par le DRASSM en juillet 1996 qui avait défini que les vestiges, des canons de calibre 18, correspondraient à une épave de l’époque moderne.

L’Adramar a effectué une opération de sondage sur le site de l’épave de la ZI 24 du nom de la balise de la Zone Interdite 24 du barrage de la Rance du 10 octobre au 4 novembre 2011.

Lors de l’opération, trois sondages ont été ouverts à l’est, à l’ouest, au sud du gisement des canons. Sous les canons, le lest a été observé. Et sous le lest, le bois architectural.

 

La campagne d’étude 2012 de ZI24 s’est déroulée du 10 au 22 septembre à bord du navire Hermine-Bretagne ; trois zones ont été ouvertes, l’une au nord, une à l’est et à l’ouest du chargement de onze canons de fonte de fer afin de mesurer l’envergure du navire. Fort du travail mené durant la mission 2011, sous la direction d’Alexandre Poudret-Barre, nous savions que l’axe longitudinal du navire était parallèle à celui des canons placés tête bêche. L’interrogation portait donc sur l’amplitude des vestiges conservés et sur la problématique de cette disposition inhabituelle.

 

Ouest-France du 22 juin 2022 : le bois du bateau a été daté par dendrochronologie, ou étude des cernes du bois ; celui-ci aurait été coupé entre 1663 et 1665, une période en vérité assez éloignée de notre bataille navale de 1692 …

Affaire à suivre donc pour savoir si ces fouilles ont un possible lien avec notre histoire

 

La réaction des malouins

Les pilotes malouins ne sont pas favorables à la solution proposée par Rielle.

Leur expérience des lieux est certaine ; peut-être avaient-ils en tête les nombreux naufrages survenus dans le passé à cet endroit.

Alors, avons-nous à faire à un excès de prudence des malouins face à un excès de zèle du pilote Rielle ? A Rielle, un pauvre petit pilote ou à un honorable capitaine (G. Bord) ?

 

Le poète anglais Browning, appelé Brown, lance en 1871 une vraie polémique :

Et "Quelle moquerie ou méchanceté avons-nous ici ?" s'écrie Hervé Riel :

« Êtes-vous fous, vous les Malouins ? Êtes-vous des lâches, des imbéciles ou des coquins ?

Parle-moi de rochers et de hauts-fonds, moi qui ai pris les sondages, dis-je

Sur mes doigts chaque rive, chaque bas-fond, chaque houle,

« Entre ici l'offrande et Grève où la rivière débloque ?

Êtes-vous acheté par l'or anglais? Est-ce que c'est pour l'amour de mentir ?

Le poète frappe fort ; nous sommes loin de l’analyse scrupuleuse des archives découvertes à la mairie du Croisic [13] .

 

Le premier à riposter sera Jules Haize dans la Revue du Pays d’Aleth mai 1906 et août 1907

 

Gustave Bord s’en remet globalement aux sources documentaires de Jules Haize ; mais il reconnait que la légende est calomnieuse à l’égard des pilotes malouins ; pour preuve : une ordonnance de Louis XIV de 1655 avait décidé de former l’équipage du vaisseau amiral de la flotte du Ponant, exclusivement de marins du quartier de Saint-Malo.

 

Le professeur Jean Le Bot dans les annales 1999 de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Saint-Malo reprend la discussion : l’histoire est belle, mais … parfaitement fausse, dit-il – amplifiée - avec des erreurs sur le nom du navire, le Formidable, le nom du commandant, d’Amfreville, sur le fait d’être talonné par les anglais.

Il faut peut-être reconnaitre à la base une rivalité entre les pilotes de ports et les pilotes militaires, mais cela ne devrait pas remettre en cause à la compétence des pilotes malouins …

 

On a même l’impression que le fait par certains d’amener le lieu exact de la passe jusque devant Saint-Malo - et non pas au raz Blanchard - a été fait pour accentuer la polémique …

 

Une statue de Rielle à Saint-Malo ?

Les malouins demeurent sans véritable rancune puisque en 1905 [14] , Jules Haize proposait que le pont dit de Bizeux alors en prévision sur la Rance soit décoré en son milieu d’une statue monumentale de Auguste Bartholdi (1834-1904) faisant figurer Riel le pilote brandissant un fanal électrique, sans doute dans le style de la statue de la Liberté établie par le même Bartholdi à New York en 1886.

 

Georges Bord pour sa part, considère comme étrange l’idée d’élever à Saint-Malo une statue colossale à la gloire d’Hervé Vielle, compte tenu des accusations émises ;

 

 

Image illustrative de l’article Formidable (1691)

Vaisseau à trois-ponts de 98 canons des années 1690 d'une modèle voisin du Formidable

 

Que penser à Saint-Malo aujourd’hui de toute cette histoire ?

Célébrer une belle histoire maritime ; tout le monde y est favorable ; à l’occasion d’une défaite contre l’Angleterre, et celle-ci ne sera pas la dernière, sauver 22 navires de l’échec peut être considéré comme une demie-victoire et cela peut aussi se célébrer ; faire un joli coup à la Marine anglaise, ne nous voilons pas la face, cela nous convient ; célébrer un marin français pour son autorité et sa persuasion, doublé d’une réussite finale, cela est parfait ; ce qui plairait surtout aujourd’hui dans cette histoire, c’est peut-être le passe-droit dans la hiérarchie, certes l’écoute des autorités pour l’avis d’un simple marin, mais surtout la réussite de celui-ci d’abord à se faire entendre, puis de développer sa proposition et enfin d’obtenir l’adhésion des autorités à sa solution en passant outre la hiérarchie et les circuits habituels ; la réussite du petit marin dans la grande société maritime  fait partie de la réussite de cette histoire.

Malheureusement, de façon apparemment factice, on y ajouta, cela n’était pas nécessaire, des propos négatifs sur les pilotes malouins ; bien entendu, tout Saint-Malo qui alors n’était composé que de marins, en prit ombrage ; ces propos ne dateraient que de 1871 ; qu’ils viennent d’Angleterre ou bien du Croisic, peu importe …

Résultat : un haut fait maritime situé aux portes de la Ville de Saint-Malo ne peut pas y être célébré comme il se devrait, parce qu’il y a été, en cours de route, dénaturé … Il parait difficile de reconstituer le vrai récit, car les faits ne proviennent que de la tradition orale ; le seul document du Ministère de la Marine relatant l’évènement est désormais introuvable … Il s’agissait, parait-il, d’un procès-verbal mélangé au ministère dans les rapports des navires réfugiés à Saint-Malo en 1792. Impossible donc de revenir aux sources … Nous lançons ici un appel à témoins pour si possible le retrouver et au moins tenter d’en savoir plus …

Nous avons aussi lu que ayant perdu la moitié de sa flotte dans la défaite de la Hague, le Roi Louis XIV dut , notamment sur les conseils de Tourville [15] , renoncer aux grandes batailles navales et s’orienter vers la guerre de course, ce qui favorisait grandement Saint-Malo [16]

 

Le poème de Browning

"Hervé Riel" (by Robert Browning, 1812-1889) is a poem for older boys. Here is a hero who does a great deed simply as a part of his day's work. He puts no value on what he has done, because he could have done no other way.

 

On the sea and at the Hogue, sixteen hundred ninety-two,

Did the English fight the French—woe to France!

And, the thirty-first of May, helter-skelter through the blue,

Like a crowd of frightened porpoises a shoal of sharks pursue,

Came crowding ship on ship to St. Malo on the Rance,

With the English fleet in view.

 

 

'Twas the squadron that escaped, with the victor in full chase,

First and foremost of the drove, in his great ship, Damfreville;

Close on him fled, great and small,

Twenty-two good ships in all;

And they signalled to the place,

"Help the winners of a race!

Get us guidance, give us harbour, take us quick—or, quicker still,

Here's the English can and will!"

 

 

Then the pilots of the place put out brisk and leaped on board:

"Why, what hope or chance have ships like these to pass?" laughed they;

"Rocks to starboard, rocks to port, all the passage scarred and scored,

Shall the Formidable here, with her twelve and eighty guns,

Think to make the river-mouth by the single narrow way,

Trust to enter where 'tis ticklish for a craft of twenty tons.

And with flow at full beside?

Now 'tis slackest ebb of tide.

Reach the mooring! Rather say,

While rock stands or water runs,

Not a ship will leave the bay!"

 

 

Then was called a council straight;

Brief and bitter the debate:

"Here's the English at our heels; would you have them take in tow

All that's left us of the fleet, linked together stern and bow,

For a prize to Plymouth Sound?—

Better run the ships aground!"

(Ended Damfreville his speech.)

"Not a minute more to wait!

Let the captains all and each

Shove ashore, then blow up, burn the vessels on the beach!

France must undergo her fate.

 

 

"Give the word!"—But no such word

Was ever spoke or heard;

For up stood, for out stepped, for in struck amid all these—

A captain? A lieutenant? A mate—first, second, third?

No such man of mark, and meet

With his betters to compete!

But a simple Breton sailor pressed by Tourville for the fleet—

A poor coasting pilot he, Hervé Riel, the Croisiekese.

 

 

And "What mockery or malice have we here?" cries Hervé Riel:

"Are you mad, you Malouins? Are you cowards, fools, or rogues?

Talk to me of rocks and shoals, me who took the soundings, tell

On my fingers every bank, every shallow, every swell,

'Twixt the offing here and Grève where the river disembogues?

Are you bought by English gold? Is it love the lying's for?

Morn and eve, night and day.

Have I piloted your bay,

Entered free and anchored fast at the foot of Solidor.

Burn the fleet and ruin France? That were worse than fifty Hogues!

Sirs, they know I speak the truth! Sirs, believe me there's a way!

Only let me lead the line,

Have the biggest ship to steer,

Get this Formidable clear,

Make the others follow mine,

And I lead them, most and least, by a passage I know well,

Right to Solidor past Grève,

And there lay them safe and sound;

And if one ship misbehave,

—Keel so much as grate the ground,

Why, I've nothing but my life,—here's my head!" cries Hervé Riel.

 

 

Not a minute more to wait

"Steer us in, then, small and great!

Take the helm, lead the line, save the squadron!" cried its chief.

Captains, give the sailor place!

He is Admiral, in brief.

Still the north wind, by God's grace!

See the noble fellow's face

As the big ship, with a bound,

Clears the entry like a hound,

Keeps the passage as its inch of way were the wide sea's profound!

See, safe through shoal and rock,

How they follow in a flock,

Not a ship that misbehaves, not a keel that grates the ground,

Not a spar that comes to grief!

The peril, see, is past,

All are harboured to the last,

And just as Hervé Riel hollas "Anchor!"—sure as fate,

Up the English come—too late!

 

 

So, the storm subsides to calm:

They see the green trees wave

On the heights o'erlooking Grève.

Hearts that bled are stanched with balm,

"Just our rapture to enhance,

Let the English rake the bay,

Gnash their teeth and glare askance

As they cannonade away!

'Neath rampired Solidor pleasant riding on the Rance!"

How hope succeeds despair on each Captain's countenance!

Out burst all with one accord,

"This is Paradise for Hell!

Let France, let France's King

Thank the man that did the thing!"

What a shout, and all one word,

"Hervé Riel!"

As he stepped in front once more,

Not a symptom of surprise

In the frank blue Breton eyes,

Just the same man as before.

 

 

Then said Damfreville, "My friend,

I must speak out at the end,

Though I find the speaking hard.

Praise is deeper than the lips:

You have saved the King his ships,

You must name your own reward.

'Faith, our sun was near eclipse!

Demand whate'er you will,

France remains your debtor still.

Ask to heart's content and have! or my name's not Damfreville."

 

 

Then a beam of fun outbroke

On the bearded mouth that spoke,

As the honest heart laughed through

Those frank eyes of Breton blue:

"Since I needs must say my say,

Since on board the duty's done,

And from Malo Roads to Croisic Point, what is it but a run?—

Since 'tis ask and have, I may—

Since the others go ashore—

Come! A good whole holiday!

Leave to go and see my wife, whom I call the Belle Aurore!"

That he asked and that he got,—nothing more.

 

 

Name and deed alike are lost:

Not a pillar nor a post

In his Croisic keeps alive the feat as it befell;

Not a head in white and black

On a single fishing smack,

In memory of the man but for whom had gone to wrack

All that France saved from the fight whence England bore the bell.

Go to Paris: rank on rank

Search the heroes flung pell-mell

On the Louvre, face and flank!

You shall look long enough ere you come to Hervé Riel.

So, for better and for worse,

Hervé Riel, accept my verse!

In my verse, Hervé Riel, do thou once more

Save the squadron, honour France, love thy wife the Belle Aurore!

 

 

Robert Browning.

 

Traduction (google):

 

Sur la mer et à la Hogue, en l’an seize cent quatre-vingt-douze,

Les Anglais ont-ils combattu les Français, malheur à la France !

Et, le trente et un mai, pêle-mêle à travers le bleu,

Comme une foule de marsouins effrayés, un banc de requins poursuit,

Est venu s'entasser navire sur navire à Saint-Malo sur la Rance,

Avec la flotte anglaise en vue.

 

C'était l'escadron qui s'est échappé, avec le vainqueur en pleine poursuite,

D'abord et avant tout de la conduite, dans son grand navire, le Damfreville ;

Près de lui s'enfuit, grands et petits,

Vingt-deux bons navires en tout ;

Et ils ont signalé à l'endroit,

« Aidez les gagnants d'une course !

Faites-nous guider, donnez-nous un port, conduisez-nous vite ou, plus vite encore,

Voici les Anglais peuvent et vont nous prendre !"

 

Alors les pilotes de la place s'élancèrent vivement et sautèrent à bord :

« Pourquoi, quel espoir ou quelle chance ont des navires comme ceux-ci de passer ? » ils ont ri ;

"Des rochers à tribord, des rochers à bâbord, tout le passage marqué et rayé,

Est-ce que la Formidable ici, avec ses douze et quatre-vingts canons,

Pensez à faire l'embouchure par l'unique chemin étroit,

Faites confiance pour entrer là où c'est déjà tremblant pour une embarcation de vingt tonnes.

Et avec débit à plein à côté ?

Maintenant, c'est le reflux le plus faible de la marée.

Atteignez le mouillage ! Dites plutôt,

Pendant que les rochers se dressent ou que l'eau coule,

Pas un navire ne quittera la baie!"

 

Alors a été appelé un conseil tout droit ;

Bref et amer le débat :

"Voici les Anglais à nos trousses, voudriez-vous les faire remorquer

Tout ce qui nous reste de la flotte, liés ensemble poupe et proue,

Pour un prix à Plymouth Sound ?—

Mieux vaut faire échouer les navires !"

(Terminait Damfreville son discours.)

« Plus une minute à attendre !

Que les capitaines tous et chacun

Poussez à terre, puis faites exploser, brûlez les navires sur la plage !

La France doit subir son sort.

 

 

« Donne le mot ! » — Mais pas un tel mot

A jamais été parlé ou entendu ;

Car s'est levé, est sorti d'un pas, car a frappé au milieu de tous ces hommes

Un capitaine ? Un lieutenant ? Un compagnon — premier, deuxième, troisième ?

Pas un tel homme de marque, et rencontrez

Avec ses parieurs pour concourir !

Mais un simple marin breton pressé par Tourville pour la flotte...

Un pauvre pilote de cabotage lui, Hervé Riel, le Croisicais.

 

Et "Quelle moquerie ou méchanceté avons-nous ici ?" s'écrie Hervé Riel :

« Êtes-vous fous, vous les Malouins ? Êtes-vous des lâches, des imbéciles ou des coquins ?

Parle-moi de rochers et de hauts-fonds, moi qui ai pris les sondages et qui puis compter

Sur mes doigts chaque rive, chaque bas-fond, chaque houle,

« Entre ici l'offrande et Grève où la rivière débloque ?

Êtes-vous acheté par l'or anglais? Est-ce que c'est pour l'amour de mentir ?

Matin et soir, nuit et jour.

Ai-je piloté ta baie,

Entrée libre et mouillage rapide au pied de Solidor.

Brûler la flotte et ruiner la France ? C'était pire que cinquante Hogues !

Messieurs, ils savent que je dis la vérité ! Messieurs, croyez-moi, il y a un moyen !

Laisse-moi seulement conduire la ligne,

Avoir le plus gros navire à barrer,

Obtenez ce Formidable clair,

Fais que les autres suivent le mien,

Et je les conduit, le plus et le moins, par un passage que je connais bien,

Droit à Solidor passé Grève,

Et là les gisaient sains et saufs ;

Et si un navire se comporte mal,

— Quille autant que râper le sol,

Eh bien, je n'ai que ma vie, voilà ma tête !" s'écrie Hervé Riel.

 

Plus une minute à attendre

« Amène-nous donc, petits et grands !

Prenez la barre, menez la ligne, sauvez l'escadre ! » cria son chef.

Capitaines, faites place au marin !

Il est amiral, en bref.

Toujours le vent du nord, par la grâce de Dieu !

Voir le visage du noble garçon

Comme le grand navire, avec un bond,

Efface l'entrée comme un chien de chasse,

Maintient le passage car son pouce était la profondeur de la grande mer !

Regarde, en sécurité à travers les hauts-fonds et les rochers,

Comment ils suivent dans un troupeau,

Pas un navire qui se comporte mal, pas une quille qui râpe le sol,

Pas un espar qui vient au chagrin!

Le péril, voyez, est passé,

Tous sont hébergés jusqu'au dernier,

Et de même qu'Hervé Riel a crié "Ancre !", assurément comme le destin,

L'anglais arrive, trop tard !

 

Alors, la tempête s'apaise pour se calmer :

Ils voient les arbres verts onduler

Sur les hauteurs surplombant la Grève.

Les cœurs qui saignent sont assaisonnés de baume,

"Juste notre ravissement à rehausser,

Que les Anglais ratissent la baie,

Grincer les dents et éblouir de travers

Alors qu'ils canonnent !

« Neath a rampé Solidor agréable à cheval sur la Rance ! »

Comme l'espoir succède au désespoir sur le visage de chaque capitaine !

Out éclaté tous d'un seul accord,

"C'est le paradis de l'enfer !

Que la France, que le Roi de France

Remerciez l'homme qui a fait la chose!"

Quel cri, et tout un mot,

"Hervé Riel !"

Alors qu'il s'avançait une fois de plus,

Pas un symptôme de surprise

Aux yeux bleus francs bretons,

Juste le même homme qu'avant.

 

Damfreville dit alors : "Mon ami,

Je dois parler à la fin,

Même si je trouve la parole difficile.

La louange est plus profonde que les lèvres :

Vous avez sauvé le roi ses navires,

Vous devez nommer votre propre récompense.

« Ma foi, notre soleil était proche de l'éclipse !

Exige ce que tu veux,

La France reste toujours votre débiteur.

Demandez à cœur joie et ayez ! ou je ne m'appelle pas Damfreville."

 

Puis un rayon d'amusement a éclaté

Sur la bouche barbue qui parlait,

Alors que le cœur honnête riait

Ces yeux francs de bleu breton :

"Puisque j'ai besoin de dire mon mot,

Depuis à bord le devoir est fait,

Et des routes de Malo à la pointe du Croisic, qu'est-ce que c'est qu'une course ?

Puisque c'est demander et avoir, je peux—

Puisque les autres débarquent—

Venir! De bonnes vacances entières !

Allez voir ma femme que j'appelle la Belle Aurore !"

Qu'il a demandé et qu'il a obtenu, rien de plus.

 

Le nom et l'acte sont perdus :

Pas un pilier ni un poteau

Dans son Croisic fait vivre l'exploit tel qu'il est arrivé ;

Pas une tête en blanc et noir

Sur un seul coup de pêche,

A la mémoire de l'homme mais pour qui s'était effondré

Tout ce que la France a sauvé du combat dont l'Angleterre a sonné la cloche.

Aller à Paris : rang sur rang

Cherche les héros jetés pêle-mêle

Sur le Louvre, de face et de flanc !

Vous regarderez assez longtemps avant d'arriver chez Hervé Riel.

Alors, pour le meilleur et pour le pire,

Hervé Riel, accepte mon vers !

Dans mon vers, Hervé Riel, fais-tu encore

Sauve l'escadre, honore la France, aime ta femme la Belle Aurore !

 

LE CROISIC - Statue de Hervé Rielle | Mapio.net

Monument de Le Croisic dédié à Hervé Rielle

 

Conclusion

Ce jour-là, 29 mai 1692, les anglais ne purent venir à bout de la Marine française ; alors ils allaient revenir à la charge à plusieurs reprises :

-        Le 16 novembre 1693 lors d’un raid de Guillaume d’Orange pour faire exploser la fameuse machine infernale sous les remparts de Saint-Malo

-        En 1695 le bombardement anglais de Saint-Malo

-        Puis le siège de 1697

-        Plus tard, un raid sur Saint-Malo de juin 1758, puis la bataille de Saint Cast du 11 septembre de la même année …

Comme on peut le voir, en 1692, les affaires franco-anglaises repartaient de plus belle, pour ce qu’on appellera plus tard, une « nouvelle Guerre de Cent Ans ».

                                                                                              

                                                                                               Yves Duboys Fresney

                                                                                               Saint-Malo, juin 2022

                                                                                              

Références :

-        Voyage à Madagascar, à Maroc et aux Indes orientales par Alexis-Marie de Rochon · 1801

-        Les Marins français (1793-1815) par Paul Lecène Librairie centrale des publications populaires 1885 - pages 16 et suivantes

-        Essais de littérature anglaise par James Darmesteter

-        « xx » par M de la Nichollière Teijeiro en 1900

-        « Après le combat de la Hougue » par Jules Haize dans la Revue du Pays d’Aleth 1906 et 1907

-        « Grandes et petites légendes » par Gustave Bord – Imprimerie du Courrier de Saint-Nazaire 1930 –

-        « Hervé Rielle et pas Riel » par G Bord dans L’intermédiaire des chercheurs et des curieux numéro 1672 volume XC pages 763 et 764.

-        "La légende de la Hougue" par G. de Raulin, éditions Baudinière 1942

-        "Tourville, marin de Louis XIV" par Henry Le Marquand chez Lardanchet, Lyon 1942,

-        « Quatre figures de pilotes de Saint-Malo au temps de la voile » par Jean Le Bot dans les Annales 1999 de la Société d’Histoire et d’Archéologie de l’arrondissement de Saint-Malo

Pertes de navires lors de la bataille de la Hougue en 1692 :

SOLEIL ROYAL (LE) incendié à CHERBOURG  BREST 1669 -104 canons 850 Hommes commandé par Le COMTE DE TOURVILLE. (1er rang)

ADMIRABLE (L’) incendié à CHERBOURG –BREST1692- 96 canons 800 Hommes (1er Rang)

TRIOMPHANT (LE) incendié à CHERBOURG –BREST 1676- 80 canons 500 Hommes commandé par Monsieur de MACHAUT BLEMONT (2ème Rang)

TERRIBLE (LE) Incendié à TATIHOU BREST 1680 -80 canons 500 Hommes commandé par

Monsieur de SEPTIME (2ème rang)

MERVEILLEUX (LE) Incendié à TATIHOU- BREST 1680 – 96 canons -800 Hommes commandé par Mr le Marquis D’AMFREVILLE. (1er rang)

AMBITIEUX (L’) Incendié à TATIHOU- ROCHEFORT 1691- 100 canons 750 Hommes commandé par le marquis DE LA VILETTE (1er Rang)

FOUDROYANT (LE) Incendié à TATIHOU –BREST 1692 – 104 canons 200 Hommes commandé par Monsieur DE RALINGUS (1er Rang)

ST PHILIPPE Incendié à TATIHOU -1665 TOULON – 84 canons 600 Hommes commandé par le Chevalier D’AMFREVILLE (2ème Rang)

MAGNIFIQUE (LE) Incendié à TATIHOU 1er Rang- 86 canons 600 Hommes commandé par le Marquis de COILONGON.

FORT (LE) incendié à la HOUGUE – de BREST – 68 canons- 450 Hommes commandé par Monsieur de ROUGERIES

GAILLARD (LE) incendié à la HOUGUE Bayonne 1692 52 canons 350 Hommes commandé par le Chevalier  D’AMFREVILLE (3ème rang).

TONNANT (LE) incendié à la HOUGUE BREST 1680 – BREST 1680 – 80 canons 600 Hommes commandé par Monsieur de SEPTIME (2ème rang).

BOURBON (LE) incendiés à la HOUGUE TOULON 68 canons 400 Hommes commandé par Monsieur de PERINET

ST LOUIS (LE) incendiés à la HOUGUE –LE HAVRE 1692 64 canons 400 Hommes commandé par Monsieur de LA ROCQUE PERSIN  (2ème rang)

FIER (LE) incendiés à la HOUGUE ROCHEFORT – 90 canons 600 Hommes commandé par Monsieur de HAUTEBOIS  (1er Rang°

NOTA : L’escadre Française commandée par l’Amiral de TOURVILLE fut aux prises de l’escadre Anglaise commandée par l’Amiral ASHBY et l’Amiral Hollandais VAN ALMONDE. Perte de l’ennemi : 2 Vaisseaux.

Notes :



[1]  Robert Browning (1812-1889),  poète et dramaturge britannique, reconnu comme l'un des deux plus grands créateurs poétiques de l'Angleterre victorienne, l'égal, quoique dans un style tout différent, de Tennyson. (source Wikipédia), appelé Brown par Jean Le Bot.

[2]  Ecrit aussi et assez souvent Riel mais semble-t-il par erreur – voir Gustave Bord dans l’Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux du 1er janvier 1927 numéro 1672 volume XC page 763

[3]   François Panetié ou Pannetier, seigneur de la Croix, né en 1626 à Boulogne-sur-Mer et mort le 26 avril 1696 au Havre, est un officier de marine français du XVIIe siècle. Issu d'une famille de la petite noblesse boulonnaise, il débute au service du maréchal d'Aumont avant d'entrer dans la Marine royale. Il sert pendant la guerre de Hollande et la guerre de la Ligue d'Augsbourg, et se distingue particulièrement pendant ce dernier conflit lors des batailles de la baie de Bantry, du cap Béveziers et de la Hougue. Ses faits d'armes lui valent d'être promu au rang de chef d'escadre, et d'être fait Commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis. (source Wikipédia)

[4]   Alexis Marie de Rochon (1741-1817)

[5]   Pour sécuriser l’endroit, le phare de la Hague (ou phare de Goury), ne fut construit qu’en 1834-1837, sur le rocher « Gros du Raz »

[6]   Pour les plaisanciers, aujourd’hui, l’horaire classique consiste à quitter Cherbourg une heure avant la pleine mer et se tenir à la côte pour profiter du contre-courant afin se présenter à 1 ou 2 milles (2 à 4 km) au nord du phare de la Hague autour de la renverse, et de là continuer sur le même cap vers la côte nord d'Aurigny ou piquer sud-ouest pour aller à Guernesey …

[7]   La Petite Porte et le Décollé correspondent d’ailleurs à deux anciens lits de la Rance à une époque lointaine où la mer était reculée.

[8]   Dans la Marine Française, sous l’ancien régime, la brasse est une mesure de longueur couramment utilisée ; elle faisait alors l’équivalent de 1,66 m.

[9]  L’endroit est aujourd’hui assurément beaucoup plus ensablé ou envasé qu’il ne l’était autrefois

[10]   Gille Foucqueron situe Duguay commissaire à Rochefort en 1671, puis à Saint-Malo en 1688,  à Nantes en 1691 et à nouveau Rochefort en 1695.

[11]   Aussi les navires les plus lourds avec le plus de tirant d’eau …

[12]   La renverse du courant a lieu quatre fois par jour, mais la possibilité de passage dans le sens Cherbourg-Saint-Malo ne survient que quand la marée précédemment montante redevient descendante.

[13]   A Fécamp, sur le port, à l’angle d’un quai, il y a le « Bout Menteu.. », un endroit où  l’on se raconte de nombreuses histoires, toutes vraies, de Marine et de marins ; le port du Croisic doit avoir un lieu et une méthode similaire ; pas besoin d’aller aux archives pour cela …

[14]   Les propos de Jules Haize étaient de 1905 alors que Bartholdi décédait en 1904 …

[15]  Tourville dans cette malheureuse guerre de la Hougue avait dû suivre les instructions du Roi qui lui édictait d’aller au combat ; il semblerait que par la suite, c’est Tourville qui prit de l’autorité dans la conduite des décisions à la fois maritimes et guerrières.

[16]   Et voilà, les crises de jalousie sont reparties pour un tour … !